Cinéma Interview de Julie Lopes Curval - Le beau monde
2016-07-20 23:01:08 Dossier de presse officiel du film


Comment est née l’idée du Beau Monde ?
C’était une vieille envie : raconter une histoire toute simple entre deux personnes de milieux différents, du point de vue de celui qui n’a rien et qui doit franchir les obstacles... J’avais en tête deux romans d’apprentissage que j’aime beaucoup : Martin Eden de Jack London, et l’itinéraire de Lily Bart dans Chez les Heureux du monde d’Edith Wharton qui me touche particulièrement. La manière dont les personnages se cognent au monde nous raconte si bien la rudesse d’une société et comment un monde frivole peut détruire les êtres. Mais moi, je voulais raconter la construction d’une jeune fille, et non sa destruction, sans occulter toute la cruauté à endurer pour accomplir cette transformation.
J’ai écrit une dizaine de pages que j’ai fait lire à Fabienne Vonier et elle a accepté de m’accompagner dans l’aventure de ce film et d’en devenir la productrice. Ensuite, j’ai travaillé avec ma coscénariste, Sophie Hiet. 

Quelle est la première question que vous vous êtes posée à l’écriture ?
La première question était de trouver la passion d’Alice... Ma famille vient de Normandie et la tapisserie de la reine Mathilde, à Bayeux, est pour moi le plus bel exemple de broderie. Alors j’ai visité des écoles de Beaux-Arts et d’arts appliqués. A l’Ecole Duperré, j’ai découvert le travail en broderie d’une jeune femme qui avait pris pour sujet les jardins à la française et cela m’a fascinée. J’ai finalement passé beaucoup de temps dans l’école et longuement discuté avec le professeur de broderie. On a fini par constituer un petit atelier, les étudiants ont travaillé sur les créations d’Alice, celles qu’on voit dans le film.
J’aime le côté hyper-précis, fin, courbé, de la broderie. C’est beau à filmer, donner à voir la précision de ce travail, et puis la broderie renvoie à toute une mythologie féminine, à travers l’attente qu’elle peut caractériser. Alice va d’ailleurs en faire son sujet de diplôme en devenant elle-même cette femme qui attend. Pour se dépasser dans sa formation, elle doit puiser dans sa propre expérience intime, et ce n’est pas évident, il faut un mental costaud.

Comment s’est écrite cette narration très fragmentée, où l’on ne voit pas vraiment le temps passer ?
Pour raconter une histoire sur plusieurs années, il faut forcément des ellipses, choisir précisément où on s’arrête et ce qu’on regarde. L’idée était de suivre une à une les étapes de l’apprentissage d’Alice, la chance qu’elle force, celle qu’on lui donne, la difficulté à l’école, puis l’amour avec Antoine qui lui permet de franchir une nouvelle porte, etc.
Le scénario liait davantage les événements entre eux, mais au montage, avec Muriel Breton, on a un peu asséché la narration pour accentuer cette mécanique, en ajoutant aussi ces moments d’Alice seule dans le bus, qui amènent l’idée de multiples trajets, et aussi d’étapes franchies. Le récit peut alors fonctionner comme un souvenir où le temps n’a plus beaucoup d’importance. Les ellipses apportent aussi l’idée que ça va presque trop vite pour eux deux. Cet amour vient trop tôt, ils ne savent pas le canaliser. Différents motifs se répètent, l’école, le retour dans la famille, l’appartement, la maison bourgeoise, et chaque fois quelque chose a évolué, ça se répète et pourtant tout est différent. Les cadres aussi se répètent, mais les personnages évoluent différemment dans l’espace. Comme les deux moments sur la plage, c’est le même mouvement de caméra, mais pas exactement la même situation ! En travaillant ces motifs, on mesure la progression du personnage et les étapes de son initiation. Au début du film, Alice fait une écharpe en laine et cueille une fleur pour Kevin, quelques années plus tard elle fabrique un pavot déglingué et on la retrouve, inerte, avec ce même Kevin pour la consoler...


Il y a quelque chose d’un conte de fées quand Alice arrive pour la première fois au château...

Absolument. Elle entre par la grande porte, elle est comme éblouie par la magnificence des lieux. J’assume l’intemporalité, le caractère un peu désuet de cette héroïne, et de son mode d’expression. Même « le beau monde » est une expression un peu désuète. Dans les récits d’apprentissage où l’héroïne grimpe l’échelle sociale, il y a généralement en elle une rage, une colère revendicatrice. Moi je voulais un personnage plus impassible, qui regarde et transforme tout ce qu’elle voit et apprend en carburant pour avancer.
Le personnage d’Antoine est plus enragé...
Oui, il a une rage d’enfant gâté. Que je comprends, que je ne condamne pas. Il se met lui-même des bâtons dans les roues. Il voudrait savoir comment il s’en sortirait s’il n’avait pas sa famille, ni son argent... Mais il est naïf, bien sûr, en contradiction permanente avec lui-même, puisqu’il a hérité non seulement d’une éducation solide, mais de biens matériels. Antoine est tourné sur lui-même, et c’est aussi en enfant gâté qu’il se conduit avec Alice, il prend et quand il ne désire plus, il la délaisse d’une certaine manière.

Et Alice ?
Alice a de grandes failles. Elle a un terrible manque de confiance en elle, qui la fragilise. Si elle est victime d’une société qui ne fait rien pour abolir les frontières, je ne voulais pas en faire une victime pour autant, mais lui donner des armes, et c’est dans le savoir que je voulais les trouver, dans son désir d’apprendre qui fait d’elle un personnage combatif, mais aussi dans sa capacité à endurer les humiliations. Quand elle entend la mère d’Antoine parler d’elle froidement, elle sait intimement que c’est vrai : elle ne sait jamais quoi dire, elle plombe les conversations... Elle voudrait être comme eux alors qu’ils ne font pas l’effort d’aller vers elle, même Antoine qui se sert de son image mais ne cherche pas plus loin... Si tous l’aident pourtant à leur manière, le seul qui la comprend vraiment, c’est Harold. Il lui offre un espace pour la parole. Il vient du même monde qu’elle et sait ce qu’elle ressent. Il ne lui demande rien en échange alors qu’elle veut tout le temps offrir ce qu’elle a même si pour le moment elle n’a pas encore grand-chose à offrir. A Antoine, elle a offert son corps et se laisse vampiriser par lui : il a d’ailleurs une façon très spectaculaire de l’embrasser, il la dévore littéralement, alors forcément, quand le désir est un peu moins là, ça se voit !

Ce désir passe aussi par la photo ...
Faire d’Antoine un photographe, c’était aussi un moyen de donner à voir ce qu’il prend à Alice... Je voulais raconter comment deux personnes se construisent ensemble en se prenant des choses l’une à l’autre, comment cette construction les éloigne peu à peu, rend impossible la vie à deux, même s’il s’agit bien d’un grand amour...
Ils sont jeunes, chacun a sa route à suivre. Elle fait de lui le centre de sa vie, ce qu’il a le droit de trouver pesant... Ils sont à un âge où les erreurs sont fatales, comme ce geste d’Alice qui montre les photos d’Antoine à sa mère. En même temps, en la ramenant sans cesse à son origine, Antoine la protège, il l’aide à garder un lien à son milieu. Je voulais lier les milieux plutôt que les opposer, je voulais qu’ils se rencontrent, qu’il y ait un échange.


Mais Antoine ne s’est-il pas mal comporté vis-à-vis des prochesd’Alice ?
Non, ces gens l’intéressent, il porte un regard bienveillant sur eux, même si il vole leur image sans ressentir vraiment le fossé qui les sépare. Le HLM est beau dans son regard, il ne saisit pas la violence de cette remarque pour autant... Et Alice ne comprend pas l’attirance qu’il peut avoir pour cet univers dont elle a honte. Pourtant Antoine apprécie sincèrement la sagesse et la simplicité de Kevin et Manon. Il les aime d’autant plus qu’il peut quitter leur monde, bien sûr. En fait, Antoine aime Alice quand elle est ce qu’elle est. Quand elle veut devenir quelqu’un d’autre, aller vers ce que lui, justement, fuit, il se détache d’elle...

Le motif de la fleur caractérise Alice...
C’est un peu naïf, une fleur. La mère d’Alice porte des vêtements à motifs à fleurs, elle a un papier peint coquelicot. Effectivement, j’ai tiré ce fil : Alice a un rapport fort avec la nature, elle cueille des fleurs, c’est une jeune fille en fleur, elle est un peu fleur bleue... Et en offrant des fleurs, elle s’offre elle-même. On peut filer la métaphore : elle passe d’un rose Disney, cette rose trop parfaite et sans âme que conteste son professeur, à un pavot un peu destroy. En tant que fleur, elle s’ouvre et se met en danger. C’est ce qui la différencie, par exemple, de l’héroïne de La Dentellière. Le livre de Pascal Laîné comme le film de Claude Goretta m’ont accompagnée depuis l’adolescence ; mais leur personnage, Pomme, elle aussi aimée d’un homme d’un autre milieu social, ne cherche pas à sortir de sa vie et de sa condition... Elle s’abandonne à l’amour et quand il se lasse, ça la tue... Au contraire d’Alice qui va dépasser son chagrin en l’incarnant dans son travail. Alice se construit en perdant son amour, et c’est dans cette perte qu’elle se réalise...

Comment avez-vous choisi Ana Girardot ?
Je l’avais vu dans Cloclo : elle avait un petit rôle qu’elle faisait exister d’une manière très forte. Avec Marion Touitou, la directrice de casting, nous avons rencontré de jeunes actrices, mais j’étais presque sûre que ce serait Ana à l’arrivée. Cela me paraissait presque un pari : il fallait trouver la dureté d’Alice dans la douceur d’Ana. Elle a amené une opacité au personnage que j’aime vraiment. Ana est concentrée, présente, docile, elle se laisse modeler. J’avais envie de la regarder. De fixer son visage pour arriver à l’intérieur d’elle-même. On la voit encaisser, on attend qu’elle se réveille... Son visage nous dit plein de choses sans mot, même si, peu à peu, la parole va se libérer.


Et Bastien Bouillon ?
Je l’ai découvert aux essais. Il est particulier, très beau, avec une manière d’être qui me touche beaucoup. Il a une voix singulière, et aussi dans le visage quelque chose d’encore enfantin. A mes yeux, il était parfait pour sauver le personnage d’Antoine. Car Antoine a le mauvais rôle, d’accord, mais ce n’est pas si simple. Quand une histoire d’amour échoue, qui a tort, qui a raison ? Question abyssale. Et puis en faisant des essais avec Ana, j’ai trouvé qu’ils formaient un couple physique aussi, que leurs corps disaient déjà beaucoup. C’était important dans le film cette alchimie.

Sergi Lopez, Baptiste Lecaplain, Aurélia Petit, India Hair... tous les seconds rôles sont riches, complexes...
Marion Touitou a fait un travail remarquable.Sergi Lopez ne correspondait pas forcément à l’image qu’on se fait d’un parfumeur mais il a apporté un raffinement et une vraie délicatesse au personnage.Je voulais que les mères soient jeunes, Stéphane Bissot et Aurélia Petit se sont imposées par leur capacité à composer des personnages éloignés d’elles.Je voulais que Kevin et Manon, Baptiste Lecaplain et India Hair, aient une forme de sagesse, qu’Antoine leur envierait. Baptiste Lecaplain m’a tellement plu aux essais que j’ai réécrit pour lui et développé le personnage de Kevin.

Comment avez-vous travaillé sur la musique ?
Au départ, il y a la découverte de la chanson de Françoise Hardy, Même sous la pluie. Elle a donné le la. J’avais l’impression que c’était Alice qui la chantait, tant elle lui convenait. Quand j’ai montré le film à Sébastien Schuller, on avait monté la chanson au milieu du récit. Il m’a envoyé plusieurs thèmes pop et mélancoliques, je voulais qu’il y ait encore cette idée de boucle, quelque chose d’obsessionnel, et qui se transforme... et quand elle entre dans le château, quelque chose d’à la fois merveilleux et d’un peu factice. Mais les clochettes s’évaporent à mesure qu’Alice traverse les apparences...

Retrouvez Le beau monde en aôut sur TV5MONDE!

copyright photos : PYRAMIDE PRODUCTIONS

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